La Roche Ecrite

La Roche Ecrite

LES SAINTS DE GLACE ET LES COUILLES D'ANGE...

  Saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais, les 11, 12 et 13 mai. Nous y sommes, et les fameux Saints de Glace ne sauraient faillir à leur réputation. Ce matin, j'ai rallumé ma cuisinière Godin - rite qui me plait, il faut que je l'avoue, par son côté villageois et un peu vieille France. Car du moment qu'on ne m'oblige pas à m'embourber dans les ornières de l'agriculture et les rengaines paysannes, la vie campagnarde, perçue d'un peu plus haut, m'enchante. A la limite, je me verrais bien hobereau en Sologne, ou bien, comme la regrettée Jacqueline de Romilly, helléniste au pied de la Sainte-Victoire...J'aurais aimé aussi être le voisin de Gustave Thibon, dans son pays ardéchois, et cueillir avec lui le raisin de sa treille.

   Hier, quasi toute la journée, vent et pluie. Après un repas entre amis, je me retrouve devant mon ordinateur et ma "navigation" m'apprend qu'on cause de moi sur un site belge : Vouloir, archives E.R.O.E. Il s'agit en fait de références à divers articles publiés il y a une vingtaine d'années dans deux revues : Antaïos et Maugis. Très bien. Mais je tombe aussi sur une citation d'Alain Daniélou que je ne résiste pas au plaisir de vous donner, non pas pour que vous la lisiez seulement, mais pour que, toute agitation mentale s'éteignant en vous, vous la ruminiez, vous l'assimiliez, vous la récitiez comme un mantra. Vous verrez qu'elle suscitera en vous toutes sortes de réminiscences et d'éclairages sur les mystères de votre vie intérieure. Mais j'insiste bien : avant, il faut se calmer, s'enraciner dans l'instant présent, accueillir chaque mot comme une révélation.

   Voici ce passage : " Le temps n'est qu'une illusion, une apparente succession de moments, au cours d'un voyage que font les êtres dans l'éternel présent. A certains instants de la spirale de la vie, nous sommes tout proches d'autres instants passés ou futurs ; puis nous nous en éloignons à nouveau". C'est si vrai, si simple et en même temps si profond que je pense que ce sera l'épigraphe de mon prochain livre, si prochain livre il y a.

   Cette citation est tirée de l'autobiographie qu'Alain Daniélou rédigea à la fin de sa vie, Le Chemin du labyrinthe, parue aux Editions du Rocher en 1993. Récit un peu à contre-courant du prêt-à-penser, et donc des plus vivifiants. Je l'avais lu à l'époque, puis relu à la Réunion, dans ma varangue qu'ombrageait des palmiers-bambous. Très loin des giboulées et des Saints de Glace...

   Esprit païen et voluptueux, à la fois traditionaliste et libertaire, Daniélou déboulonne pas mal d'idoles et d'idées convenues. Et c'est bien agréable d'entendre une autre chanson que celle de Télérama !

   Romain Rolland était un petit bourgeois antipathique qui dissimulait ses complexes derrière un idéalisme bavard et nébuleux. Gandhi, adulé de nos jours à l'égal de Mandela, était une caricature ambulante : " Marié à une humble créature, atrocement frustrée, qu'il se reprochait comme un péché mortel d'avoir approché sensuellement dans sa jeunesse, il se faisait masser les jambes chaque jour par des jeunes filles et voulait toujours que l'une d'elle dorme près de lui pour mieux éprouver sa chasteté. Il vivait dans une luxueuse abstinence, promenant partout la chèvre qui lui donnait du lait frais. Il voyageait dans un grand wagon de troisième classe spécialement aménagé pour son confort et interdit à tout voyageur autre que les fidèles da sa suite."

   Passons maintenant à Jean-Paul II : "Le pape actuel a profondément choqué les Romains.(...) Ils se moquent des homélies du pontife sur les contraceptifs, l'avortement, la pilule et disent qu'il faudrait l'envoyer chez un psychiatre.(...) Une religion sans grandeur ni fastes, qui ne s'exprime plus dans la langue mystérieuse et sacrée des apôtres, semble être devenue un parti politique comme les autres. La religion c'est quelque chose de magique ; ça n'a rien à voir avec la morale ou les lois sociales. Rome méritait mieux que cela."   Que dirait Daniélou aujourd'hui, avec ce jésuite argentin qui se fait appeler bizarrement " le pape François", et que les touristes aiment "parce qu'il est simple" !

   A la fin, ce sont les intellectuels de gauche qui prennent une volée de bois vert, entre autres bien sûr Jean-Paul Sartre : " Les révolutions, les guerres meurtrières, les génocides ne sont jamais provoqués par des artisans, des paysans, des gens qui depuis leur enfance sont en contact avec les problèmes journaliers de la vie, mais par des oisifs qui n'ont jamais su ce que c'était que de manquer de pain. La plupart des problèmes de l'Occident contemporain sont nés de petits-bourgeois, mal adaptés, qui rêvent au lieu de chercher à savoir." Et ce sont les peuples qui paient la note, parfois terrible : dictatures, déportations et famines, guerres civiles...

   Qu'il y ait dans tout cela de l'exagération, du ressentiment ou de la mauvaise foi, comment le nier ? Mais à notre époque à la fois avachie et inquisitoriale, on ne m'empêchera pas de goûter dans ce livre la divine salubrité de l'intempérance. Il fallait que je vous le dise aussi. C'est fait.

   A propos des litchis - à la Réunion, on dit letchis -, une savoureuse anecdote page 112 : Gide, qui adorait ces fruits rares à son époque, les appelait des "couilles d'ange". Quand, après avoir enlevé la pelure rouge et rêche d'un letchi, vous porterez à votre bouche le petit œuf nacré et sucré, pensez-y : une couille d'ange !

   



12/05/2014
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